Born Bad Records, 200 albums et 20 ans de musique hors des cases
Depuis 2006, Born Bad Records, label installé rue de Romainville, cultive une indépendance artisanale pour devenir une référence de la production musicale. Il souffle ses bougies d’anniversaire avec une tournée de concerts dans tout le pays, qui démarre au Théâtre du Châtelet le 3 octobre.
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Jean-Baptiste Guillot pose dans la réserve de Born Bad Records. Clarisse Vallée, chargée de communication et bras droit de Jean-Baptiste Guillot.
© Camille Bokhobza et Juliette De Sierra
« L’audace et la radicalité ; dans la musique, l’esthétisme et les identités. » C’est ce que revendique Jean-Baptiste Guillot, alias JB, pour son label niché rue de Romainville. Avec d’abord une passion pour la scène rock alternative, doublée d’une curiosité insatiable pour la bande-son mondiale, tous genres confondus. En 2006, l’homme, alors jeune trentenaire, est directeur artistique pour une des majors du disque. Il constate l’installation des « financiers » aux postes de commande de l’industrie musicale. « Avec l’effondrement des ventes de disques, le cynisme l’a emporté à tous les niveaux. Il fallait faire de l’argent. On m’a fait signer n’importe quoi », précise-t-il. C’est un licenciement qui lui permet de lancer son projet. À l’image des labels Rough Trade (Londres) et New Rose (Paris), JB s’associe avec une boutique de disques, Born Bad Records, du quartier de la Bastille, à Paris. « Ce n’est pas difficile de lancer un label, mais durer demande un boulot de chien. Heureusement, ça a tout de suite bien marché dans la sphère alternative. »
Ça commence par le punk
Après une première signature pour l’album punk rock Frustration, du groupe du même nom, Born Bad Records construit son catalogue sur deux axes : l’édition d’artistes de la scène rock alternative et la réédition de pépites oubliées, signées par des artistes confidentiels ou devenus célèbres depuis. En bonus tracks, le label délivre également pléthore de compilations. « On connaît mal notre patrimoine. Il est important de montrer la filiation avec les artistes passés ou anonymes et les médiateurs d’une musique à l’autre », explique JB. Dans les bacs de Born Bad, aux côtés des Blousons noirs, on trouve donc une sélection Voulez-vous chacha ? de mambo, twist, cha-cha-cha ou encore madison, mais aussi le groupe pop psychédélique Martin Circus. Tout comme les séries Wizz, qui compilent des sélections de la variété française depuis les années 1960, voisinent avec À moi la liberté, qui célèbre les vétérans du raï des années 1980 ou encore le génial Francis Bebey, pionnier du mix entre l’électro et des mélodies traditionnelles africaines.
Le quinquagénaire est toutefois nostalgique : « Je suis dans le rock’n’roll, la contre-culture, le music-hall, mais je ne retrouve plus ce côté rock, celui des concerts Montreuil City Rockerz que Johnny Montreuil est l’un des derniers à maintenir. » Avec un regard volontiers provocateur sur la musique actuelle, il poursuit : « Jamais la culture n’a été aussi accessible, et pourtant, tout le monde écoute la même chose. Tout est uniformisé, les imaginaires s’appauvrissent, les artistes se limitent à leur nombril et les musiques urbaines font disparaître les instruments. » Jean-Baptiste Guillot s’alarme de l’hégémonie actuelle des plateformes numériques (Spotify, Deezer, YouTube…), qui ont supplanté les anciennes maisons de disques. « C’est l’économie du 0,0001 centime. Ça ne génère rien mais, multiplié par mille titres écoutés chacun des milliers de fois, c’est le jackpot. C’est maléfique, mais génial d’un point de vue comptable. En revanche, pour les revenus des artistes, c’est du napalm. Ces plateformes crament tout. » Depuis la spectaculaire baisse des ventes de disques, au tournant du siècle, jusqu’au rouleau compresseur des algorithmes aujourd’hui, l’histoire de Born Bad Records raconte aussi la défense d’un patrimoine musical foisonnant face nouvelles industries musicales. Alors, « punk’s not dead » ? Espérons-le.
Emmanuel Devaux