Interviews

Entretien avec le maire, Patrice Bessac. « Notre résistance, c’est l’action : faire des politiques publiques qui tiennent qui protègent, qui rassemblent »

Publié le 19 août 2026 | N°217

Propos recueillis par Aude Rossigneux

Partagez avec :

© Juliette De Sierra

Comment vous sentez-vous aujourd’hui, au moment d’entamer ce nouveau mandat ?

Je me sens d’abord reconnaissant. Je veux remercier les Montreuilloises et les Montreuillois pour la confiance qu’ils m’ont accordée. Elle me touche. Elle donne de la force, et elle m’oblige aussi. Elle m’oblige à être à la hauteur, à continuer à faire ce travail avec sérieux, avec coeur, avec honnêteté. Je me sens aussi engagé. J’aime ce que je fais. J’aime construire des équipes, travailler avec les autres, voir des politiques publiques se déployer et produire des effets concrets. À toutes les échelles, le fait d’être utile reste une source d’énergie très forte. Pour tenir dans la durée, j’ai aussi des équilibres personnels. Je pratique le jiu-jitsu brésilien plusieurs fois par semaine, je médite régulièrement. Cela m’aide à garder de la distance et de l’énergie. Et puis, il y a aussi une ligne que j’essaie de tenir dans ma manière de faire de la politique. J’essaie de nourrir en permanence un rapport de confiance à autrui. La politique est un milieu qui peut être tellement conflictuel et parfois tellement violent que mon remède à cette violence, c’est précisément de pratiquer la non-violence. Plus la situation se tend, plus c’est difficile, et plus cela devient nécessaire. Il faut accepter d’écouter, de chercher des chemins de coopération plutôt que d’alimenter l’affrontement. Je crois que cette manière de faire produit des effets très concrets. Elle permet de tenir, collectivement. Elle permet de construire une ville qui ne cède pas à la brutalité du moment et qui continue, malgré tout, à vivre mieux, ensemble. 

Dans un monde marqué par les guerres et les tensions, quel rôle peut encore jouer une ville comme Montreuil ? 

Nous vivons un moment dangereux de l’histoire mondiale, un moment sanguinaire et fou. Dans ce moment d’accumulation des déchirures mondiales, il y a besoin de territoires qui réparent les liens humains fondamentaux. C’est la vocation de Montreuil : être une ville où chacune et chacun compte, d’où qu’il vienne. 

À Montreuil, il n’y avait pas de liste RN. C’est devenu une exception. Comment l’expliquez-vous ? 

Montreuil est une ville exceptionnelle, mais elle ne l’est pas par hasard. Elle l’est par le travail, par une culture politique, par des choix concrets. L’accès à la culture pour toutes et tous, le logement social, l’engagement associatif, la citoyenneté des jeunes… Ce sont des politiques publiques, mais aussi une manière de faire société. Et puis, nous ne sommes pas engagés seulement au moment des élections. Nous le sommes 365 jours par an. Il ne suffit pas de dire ce que l’on refuse. Il faut faire ce que l’on croit juste. C’est cela qui, je pense, fait la différence.

Montreuil doit être une ville où chacune et chacun compte, d’où qu’il vienne.

Patrice Bessac

Patrice Bessac

Maire de Montreuil

Dans une France qui se droitise, gouverner une ville de gauche, est-ce devenu une forme de résistance ? 

Notre résistance, c’est l’action. Et c’est aussi une méthode : la coopération. Personne ne peut réussir seul. « S’unir pour réussir », ce n’est pas seulement le slogan de Montreuil, c’est une nécessité. Ici, notre réponse est très concrète : faire. Faire des politiques publiques qui tiennent, qui protègent, qui rassemblent. Je pense que la France se droitise sur fond d’incapacité de la gauche et des écologistes à présenter un projet uni, convaincant, qui s’adresse à tout le monde, aux habitants des grands centres urbains, comme nous à Montreuil, mais aussi à la France rurale et périurbaine. Je ne crois pas qu’une partie du peuple ait basculé totalement et définitivement vers l’extrême droite. Il est possible de changer le cours de l’Histoire française. Mais cela exige un immense effort de responsabilité et de travail commun.

Vous avez dit un jour : « Montreuil a une France d’avance. » Qu’entendez- vous par là ? 

Dans sa culture populaire, sa culture politique, son âme… Oui, Montreuil nous donne une France d’avance. Nous avons ici une manière pacifique, positive, coopérative de résoudre une partie des problèmes auxquels la France est confrontée. Très peu de villes ont une telle diversité sociale dans tous les quartiers, sur un même territoire. Cela fait une grosse différence par rapport à des villes devenues socialement monocolores. À Montreuil, nous avons tout le peuple vivant. Sur le plan politique, la municipalité n’a jamais essayé de réfléchir dans des cases toutes faites. Nous nous sommes toujours donné pour but de penser au-delà des évidences, des préjugés et des habitudes. 

Vous avez fait le choix de rassembler la gauche très largement. Pourquoi ? 

J’ai la conviction profonde qu’il vaut mieux coopérer que se diviser. Quand c’est possible, il faut se rassembler, parce qu’on a mieux à faire que de se disputer et de mener de faux combats. Surtout quand il y a de vrais combats : le logement, la jeunesse, l’éducation, les quartiers populaires, l’accès aux droits. 

La liste Vive Montreuil rassemble des personnalités venues d’horizons différents et issues de nombreux quartiers de la ville. Comment cette équipe a-t-elle été conçue ? 

Cette liste Vive Montreuil a été conçue avec trois idées. D’abord, l’union des forces de gauche et écologistes, du NPA jusqu’au Parti socialiste. Deuxièmement, en s’appuyant sur des personnalités reconnues, travailleuses, issues de l’engagement associatif, sportif et social de notre ville. Une liste municipale n’est pas seulement une liste politique, c’est aussi une liste qui doit émaner de la diversité du peuple montreuillois. Enfin, elle est composée de gens qui ont décidé de se donner du mal pour Montreuil. Être élu municipal, ce n’est pas d’abord faire des discours, c’est construire des politiques publiques et être utile auprès des gens.

Quelle est votre feuille de route pour ce mandat ? 

La feuille de route est claire : c’est le programme que nous avons présenté pendant les élections municipales. Je souhaite que toute l’équipe soit très vite opérationnelle pour le mettre en oeuvre. Sur les enjeux de proximité, je veux un effort nouveau, visible et déterminé sur la présence des élus dans les quartiers, sur la réponse aux dysfonctionnements du quotidien, sur la propreté, la voirie, tous ces petits irritants de la vie quotidienne. Je veux que la municipalité fasse davantage pour régler ces problèmes. Et la priorité absolue, c’est la jeunesse. Je veux que le mandat qui s’ouvre soit un mandat d’émancipation pour les jeunes Montreuilloises et Montreuillois, un mandat d’égalité, un mandat de droits nouveaux. Je pense à la carte de transport gratuite pour tous les élèves de primaire ; aux lieux de révision le soir et le week-end pour les lycéens et les étudiants ; à l’agrandissement des bibliothèques des Ramenas et de la Boissière ; au doublement du nombre de places en colonies de vacances ; aux actions pour la santé mentale des jeunes ; aux actions pour la citoyenneté… Dans un contexte où une partie de la jeunesse va mal, le mandat doit s’attacher de manière déterminée à lui donner tous les moyens de bien s’engager dans la vie d’adulte. 

Le programme parle d’un Montreuil « qui prend soin ». Concrètement, ça veut dire quoi ? 

La santé doit rester une priorité forte. Avec nos centres municipaux, l’ouverture de trois nouvelles maisons de santé dans les quartiers populaires et la défense de notre hôpital, nous devons continuer à agir concrètement. Mais « prendre soin », c’est aussi être aux côtés des plus fragiles. Je pense à l’accès aux droits, à la rénovation des foyers de travailleurs migrants et à nos aînés. Il y a aujourd’hui une véritable épidémie de solitude dans une partie de la population âgée. Montreuil doit être là. Les Cafés du coeur que nous proposons dans les quartiers vont dans ce sens : recréer du lien, simplement. Enfin, nous devons être intransigeants face à toutes les formes de discriminations et de violences sexistes et sexuelles, qu’elles concernent les adultes ou les enfants. Je nommerai une adjointe au maire chargée du plan « Égalité plus » et de la lutte contre les violences, pour que Montreuil reste une ville pionnière en la matière.

Quelle sera la prochaine grande bataille pour la ville ? 

Pour moi, il y en a deux. D’abord, contre le risque immense qu’avec les prochaines échéances nationales, il y ait un mouvement d’austérité très dur contre la liberté des collectivités locales et leur financement. Il faut anticiper ce combat pour le droit des villes à être correctement financées. Je rappelle que les communes ne sont en rien responsables du déficit de l’État, et pourtant, c’est elles que l’on veut mettre à contribution en premier. Ensuite, faire enfin aboutir des projets attendus depuis très longtemps. Des transformations structurantes, comme le prolongement de la ligne 1 du métro, mais aussi un ensemble d’équipements, notamment dans le haut Montreuil. Cela veut dire avancer sur la création d’une antenne du conservatoire, l’agrandissement des bibliothèques, le renforcement des équipements culturels comme la Maison populaire. Et puis, je vais reprendre contact avec la présidente de région pour avancer sur un projet essentiel : la construction d’un lycée dans le haut Montreuil. Il y aura aussi l’ouverture de l’école Méliès avec un centre de quartier à la Boissière ; la création d’un grand parc paysager autour du futur tramway ; la refonte du secteur Boissière-Briand ; le renouvellement urbain dans les quartiers La Noue, Clos-Français et Le Morillon. Enfin, il y a des sujets très concrets du quotidien, comme les équipements sportifs. Certains gymnases sont aujourd’hui en mauvais état. Comme nous l’avons fait pour les stades, il faut les rénover, les agrandir, les remettre à niveau. Tous ces projets doivent être engagés dès le début du mandat pour pouvoir se concrétiser dans les années qui viennent. 

Montreuil se transforme vite. Comment protéger son identité populaire et sa diversité ?

La force de Montreuil, c’est d’avoir tout le peuple. Des catégories populaires, des classes moyennes, des parcours différents qui cohabitent. C’est une richesse, et il faut la défendre. Cela passe d’abord par une ligne claire sur le logement : 40 % de logements sociaux dans toutes les constructions nouvelles. Aujourd’hui, c’est le principal amortisseur face à la hausse des prix. Sans cela, une grande partie des habitants ne pourrait plus vivre ici. Nous voulons aussi aller plus loin, avec une brigade de contrôle des loyers pour faire respecter la loi sur l’encadrement des loyers. J’ai demandé au préfet le transfert de cette compétence afin que nous puissions faire appliquer le plafonnement des loyers. Mais une ville ne se résume pas à des mètres carrés. Pour que Montreuil reste Montreuil, il faut continuer à faire vivre du commun. Les associations, les fêtes, les colonies de vacances, les espaces partagés. Je me méfie des villes où tout est organisé au cordeau, où l’on dit aux gens comment ils doivent vivre. Ici, je veux que chacun puisse trouver sa place, apporter quelque chose, participer. Pour faire peuple ensemble, il faut faire ensemble. C’est cela, au fond, la trajectoire que je veux défendre.

La priorité absolue du mandat, c’est la jeunesse.

Patrice Bessac

Patrice Bessac

Maire de Montreuil

Les questions de sécurité sont devenues centrales. Comment y répondre sans renoncer à vos valeurs ?

Il ne faut renoncer à rien : ni à nos principes, ni à l’exigence de sécurité. Les problèmes existent, il faut les regarder en face. Mais il y a aussi une réalité trop peu dite : la Seine-Saint-Denis reste structurellement sous-dotée. Le nombre de policiers et de procureurs est insuffisant, malgré les annonces de l’État. C’est une inégalité profonde entre les territoires. Dans ce contexte, nous devons agir avec nos moyens. Cela passe par le renforcement de la police municipale, une coopération étroite avec la police nationale, et un travail de fond, notamment sur les violences faites aux femmes, où nous avons obtenu des résultats. Et puis, il y a les incivilités du quotidien, qui empoisonnent la vie des habitants, notamment la propreté. Sur ce point, je suis clair : la règle doit être respectée. Nous continuerons une politique de verbalisation, sévère, donc juste. Le service public n’a pas vocation à réparer en permanence ce qui relève de comportements irresponsables. La sécurité, c’est à la fois des moyens, de la présence et une exigence collective. 

Sur le bilan : qu’est-ce qui a réellement changé sur le social, l’écologie et la démocratie locale ? 

Il y a eu des avancées concrètes : Montreuil Solidarité alimentaire, l’assurance habitation, le développement de la santé publique, la cantine publique, l’éducation alimentaire. Ce sont des politiques qui répondent directement aux besoins. Je suis fier de ce que nous avons construit. Mais il faut aussi être lucide. Nous devons progresser sur la proximité. Les habitants doivent pouvoir identifier clairement des élus présents, disponibles, dans chaque quartier. Et puis, il y a le quotidien. Parfois, on met moins de temps à régler un problème à un million d’euros qu’un problème à 2 000 euros. Ces petits dysfonctionnements peuvent pourrir la vie. Là-dessus, nous devons être beaucoup plus efficaces, notamment pour accompagner les locataires quand il y a des difficultés.

Permettre à chaque habitant, dans chaque quartier, de vivre dans une ville qui offre les mêmes possibilités et la même qualité de vie

Patrice Bessac

Patrice Bessac

Maire de Montreuil

Avec la baisse des moyens, comment tenir un service public de qualité ? 

D’abord, je veux le dire très clairement : les Montreuilloises et les Montreuillois peuvent être fiers de leurs agents. Ce sont des femmes et des hommes profondément attachés à leur ville, qui se donnent beaucoup de mal pour faire vivre un service public de qualité. Je suis très heureux et très fier de travailler avec eux. Les agents de Montreuil sont des gens bien. Ensuite, il y a une réalité : l’État réduit les moyens des collectivités et cherche à restreindre leur capacité d’action. Pourtant, les élus locaux et les services publics municipaux sont en première ligne, visibles, exposés, quand l’école, la santé ou le quotidien des habitants ne fonctionnent plus. Défendre le service public local, c’est défendre un point de résistance essentiel. Et cela commence concrètement : en continuant à investir dans la santé, la culture, le logement, l’accompagnement des plus fragiles. On ne défend pas le service public en le réduisant. Mais il faut aussi mener le combat politique, au niveau national, pour que les collectivités aient les moyens d’agir. On ne peut pas se contenter de subir. 

Que doit devenir Montreuil dans six ans ? 

Je ne sais pas si elle « doit devenir » quelque chose. En revanche, ce qu’il faut préserver à tout prix, c’est son âme. Cette culture humaine, cette capacité à vivre ensemble, à faire société malgré les différences. Je ne veux pas que Montreuil devienne une ville d’exclusion, de violence ou d’indifférence. Il faut s’occuper des équipements, des services publics, du quotidien, et se rappeler que toute la politique que nous menons réside dans la vie humaine que nous construisons. C’est cela que je veux défendre et faire grandir.

Éducation, culture, accès aux droits : un mandat d’émancipation pour la jeunesse.