Histoire
La commune à Montreuil, 1er épisode : le garde-champêtre et les fédérés
Après la guerre de 1870, la France est occupée par des troupes allemandes. Des élections législatives ont pourtant lieu. La Commune de Paris naît du refus d’accepter la capitulation ainsi que le gouvernement issu du scrutin et réfugié à Versailles. Les insurgés rêvaient d’une organisation fondée sur la démocratie directe. Du 18 mars au 28 mai 1871, les affrontements font rage. Et ce n’est pas sans certaines répercussions à Montreuil.
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Le 15 mai 1871, à 5 heures du matin, après une nuit passée à « faire une noce impossible » dans une taverne, comme le diront les voisins, Pierre Givaudan, lieutenant au 210e bataillon de la garde nationale acquis aux idées de la Commune, échauffé par la boisson et les discussions politiques avec plusieurs gardes, estime qu’il est temps d’arborer ostensiblement l’emblème de leurs convictions.
À Paris, voilà plus d’un mois que le drapeau rouge est au fait de la plupart des mairies et des bâtiments publics, et à Vincennes, il flotte crânement sur le donjon depuis le 30 avril. Pierre Givaudan a 39 ans. Originaire des Hautes-Alpes, il est arrivé en 1869 à Montreuil, où il travaille comme plombier à l’usine à gaz. Quoiqu’ayant un faible pour la bouteille, il est réputé excellent ouvrier. Dans l’histoire insurrectionnelle de la France, la Commune de Paris constitue un moment si intense, malgré sa brièveté (18 mars-28 mai 1871), qu’on pourrait être tenté de croire qu’elle a déversé comme un torrent la force de ses idéaux alentour.
Or en 1871, bien qu’en voie d’industrialisation, Montreuil garde encore les traits d’une banlieue rurale dont les décisions et les préoccupations sont empreintes d’une certaine bonhomie agreste. Ses notables tiennent à garder, durant l’insurrection, une neutralité de bon aloi. « Ni Ni » : ils ne favorables ni aux insurgés révolutionnaires, ni au gouvernement conservateur de Versailles.
Le drapeau rouge à la place du tricolore
Les choses dérapent quand un soldat de la garde nationale, Pierre Givaudan donc, décide qu’il faut remplacer au fronton de la mairie de Montreuil le drapeau tricolore par le drapeau rouge, symbole « de la misère du peuple et signe de rupture avec le passé ». Parmi ses compagnons de boisson, ce matin-là, il y a Jean Brouch, un ouvrier chapelier, vernisseur sur feutre âgé de 31 ans qui réside rue de Paris. Il est caporal au 48e bataillon de la garde nationale. C’est un brave. Il a été décoré de la médaille militaire pour son courage dans l’assaut de la redoute (1) de Montretout le 17 janvier 1871, lors de la deuxième bataille de Buzenval qui visait à forcer le blocus prussien. Le 48e regroupe des hommes de Montreuil, mais également de Villemomble et de Rosny.
Si ce bataillon n’a pas adhéré officiellement la Commune, certains de ses hommes y sont favorables. Le 210e bataillon, composé de Montreuillois, pour la plupart ouvriers et petits artisans, s’est quant à lui rallié à la Commune. Pierre Gendraud, le troisième larron, fait partie de la 7e Compagnie sédentaire, restée à Montreuil. Il a ainsi pu continuer à exercer son métier de maçon pendant toute l’insurrection. Originaire de la Haute-Vienne, il est âgé de 45 ans, est marié et père de deux enfants. Installé à Montreuil depuis 13 ans, il jouit d’une excellente réputation. Doté d’un fort caractère, il a toutefois déjà été condamné à 15 jours de prison pour bris de clôture, outrage et coups à agents. C’est avec lui que Givaudan, le 2 avril, a fait le coup de feu au pont de Neuilly contre les Versaillais. Plusieurs hommes de leur compagnie ont été tués dans cette sortie. Ils en ont gardé un ressentiment certain pour tout ce qui représente l’autorité.
PLUTÔT JETER LES CLÉS DANS LES CABINETS !
Il faut croire que le garde champêtre Nardin, ex-brigadier de gendarmerie, dépositaire de cette autorité, gardien de la mairie par ailleurs, est résolument contre le drapeau rouge. Il a déjà eu l’occasion de le signifier au lieutenant Givaudan, qu’il connaît pour avoir déjà eu affaire à lui. Il lui avait fait part de sa désapprobation, et lui avait demandé comment un ouvrier honnête et intelligent tel que lui pouvait se vouer ainsi au mouvement insurrectionnel. Le lieutenant lui avait répondu :« Si la Commune triomphe, cela changera les choses et tout le monde y gagnera ! » Il y a bien divergence de vues entre les deux hommes. Donc, le 15 mai, le garde champêtre croise dans la cour de la mairie un homme ivre, habillé en bourgeois. C’est Jean Brouch, qui lui demande les clés de la mairie car il veut arborer le drapeau rouge. Nardin lui répond que les clés lui ont été remises par les autorités et qu’il ne les remettra qu’à elles seules. « Il n’y a plus d’autorité, répond Brouch, donnez-les-moi ! » Nardin refuse et affirme que Brouch ne les obtiendra ni de bon gré ni par la force. Et il ajoute : « Plutôt que de vous les donner, je préférerais les jeter aux cabinets ! »
Nathalie Jalowezak
*On appelle « fédérés » les soldats de la garde nationale qui se sont ralliés à la Commune insurrectionnelle et sont donc opposés aux troupes du gouvernement replié à Versailles.
1) Dans l’architecture militaire, une redoute est un ouvrage de fortification détaché, sans angles rentrants, construit en terre ou en maçonnerie et propre à recevoir de l’artillerie.