Histoire
Montreuil de mon enfance – Jean-Jacques Marguillier
On ne sait pas qu’on est pauvre quand on est un enfant heureux.
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© Meyer
Avant de devenir le président du club local de l’association Culture et vins de France et un dégustateur de vins multiprimé, Jean-Jacques Marguillier a été un enfant heureux. La ferraillerie Layac, le cinéma au parc Montreau, les colos, les couscous chez les voisins sont encore des souvenirs vivaces. Il entame fièrement sa soixante-quinzième année de vie à Montreuil. Et revient pour nous sur son parcours et la vie dans notre ville.
De son enfance, Jean-Jacques Marguillier a gardé un regard bleu ciel pétillant et malicieux. C’est la grande aptitude au bonheur des enfants d’après-guerre, ceux qui n’avaient rien, qui a forgé le caractère de ce bon vivant, amateur des meilleurs vins de France. Ironie de l’histoire, pour s’approvisionner en vin, le Montreuillois passe aujourd’hui au moins une fois par mois à Saint-Bris-le-Vineux, là où il a vécu quelques-uns de ses plus beaux étés en colonie de vacances. « On vivait dans des baraques en bois. C’était sans façon. Les parents de l’acteur Jean-Marc Thibault y étaient gardiens. »
Rue de l'ermitage, au temps des baraques et du charbon
L’enfance de Jean-Jacques Marguillier, c’est celle d’un « petit Gibus », le galopin en culottes courtes du roman de Louis Pergaud La Guerre des boutons, né au début des années 1950, dans un haut Montreuil encore rural. « Il n’y avait pas de routes, que des chemins. On vivait dans les cultures, la prairie, entre les vaches. On mangeait des noix, on rapportait des fleurs à nos mamans. C’était vraiment la belle vie. » Jeune fille de l’assistance publique arrivée de Bourgogne, Suzanne, sa mère, se marie en 1946 à un Montreuillois de la troisième génération avant de le mettre à la porte. Pour loger cette mère isolée et ses trois enfants dans cet immédiat après-guerre, la mairie réquisitionne une baraque de jardin en bois, rue de l’Ermitage.
Dans ce Montreuil encore bouleversé, la municipalité joue un rôle décisif. « La mairie a fait beaucoup pour les Montreuillois. C’était la misère de Paris qui remontait vers la Boissière. L’adjoint au logement, M. Pluchard, était quelqu’un de très important pour les gens qui étaient dans le malheur », se souvient Jean-Jacques. De la glace qui se formait sur les vitres, l’hiver, et pas d’eau. La famille se chauffe au charbon autour d’un poêle Godin et vide le seau pour les besoins dans le caniveau. Elle en a, du courage, Suzanne.
Le plein de jeudis divertissants
Ce qui compte le plus pour le petit Jean-Jacques, ce sont les copains. Ils s’appellent Ali et Rachid Bouallak (ils sont toujours amis aujourd’hui), Jeannot Chesnay ou Alain Robba. « Madame Bouallak, qui avait une famille de onze enfants, m’invitait tous les jeudis midi à venir manger son couscous. » Ces jours-là, un car de la Ville récupère les gamins du quartier devant l’école la Boissière et les emmène à la piscine Édouard-Pailleron, dans le 19e, à Paris. « J’ai appris à nager grâce à la Ville de Montreuil. C’était gratuit. » Les autres fois, c’est à la halle du parc Montreau que des centaines d’enfants s’adonnent à des jeux et autres activités avant de regarder Laurel et Hardy, Charlot, Fanfan la tulipe… Jean-Jacques apprend à faire du vélo « sans pneu, sur la jante », dans la ferraillerie Layac, située juste en face de chez lui. Il y construit des cabanes avec le fils du patron.
Kréma a régalé à l'œil toute une génération
L’enfance du futur amateur de grands crus a aussi le goût des glaces Martinez et des bonbons Kréma. Les soirs d’été, les enfants se bousculent pour pousser la carriole du grand-père Martinez, qui habite alors au bout de la rue Louise. À l’arrivée, ils sont récompensés. « Tous les jours, on avait notre glace. Quand on vit avec rien, ces petites choses, c’est énorme. » Un jour, en colo, les enfants d’autres quartiers informent Jean-Jacques que l’usine Kréma déverse des centaines de bonbons mal façonnés au pied du parc Mabille (aujourd’hui parc des Beaumonts). « On guettait le chauffeur du camion planqués derrière un mur, et s’il ne repartait pas assez vite, on lui tirait dessus au lance-pierre, avant de se ruer sur les gros tonneaux en carton. Pour nous qui ne mangions jamais de bonbons parce qu’on n’avait pas de sous, c’était l’Eldorado. »
Mais avant de devenir copains, entre gosses des différents quartiers, en colo, on se castagnait. Des taloches, il en a reçu. Si certains instituteurs lui font aimer l’école, à l’image de M. Bourgarel, d’autres confondent sévices et éducation. « Il y en avait un, sadique, qui tirait les cheveux et les oreilles, nous agenouillait des heures sur une règle. Il avait une 2CV, on lui crevait ses pneus. Il ne pouvait pas nous blairer. » La vie était dure, mais belle. On ne sait pas qu’on est pauvre quand on est un enfant heureux. « On est toujours restés fidèles à Montreuil, parce que Montreuil nous a tellement apporté », reconnaît Jean-Jacques, les yeux toujours aussi malicieux. On ne devient jamais vieux quand on a vécu une enfance pareille.
Christine Chalier