Montreuil fait de la place aux artistes
Du 9 au 11 octobre, les Portes ouvertes des ateliers d’artistes réunissent 900 créateurs dans 280 lieux. Derrière ce foisonnement, un enjeu très concret : permettre aux artistes de travailler et de rester à Montreuil.
Ateliers à loyers accessibles, locaux vacants, préemption, commandes et expositions : la Ville actionne plusieurs leviers pour préserver leur place dans la commune.
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© Meyer
Sur la carte des 280 ateliers des Portes ouvertes des ateliers d’artistes (POAA), du 9 au 11 octobre, qui réunissent plus de 900 créateurs, un nouveau spot va clignoter dans le haut Montreuil : 18 créateurs présenteront leur travail à la ZAC Boissière – Acacia, dans quatre locaux commerciaux inoccupés, aux 4 et 6, rue Thomas-Sankara, et 41 et 45, rue Simone-Signoret. Un rééquilibrage entre le bas et le haut Montreuil rendu possible par une convention d’occupation précaire signée entre la Ville et les bailleurs Est Ensemble Habitat, CDC Habitat et Nexity.
Autre lieu de cette édition qui bénéficie d’un soutien public : l’ancienne usine Relma de la rue de Stalingrad, où s’est installé l’atelier Diamètre 15, qui accueille depuis peu 55 peintres, sculpteurs et designers et ouvrira pour la première fois au public. « C’est une année magique », se réjouit Aurélie Thuez, directrice du Centre Tignous d’art contemporain, qui coordonne les POAA et travaille toute l’année à donner de la visibilité aux artistes locaux. Au premier chef, le lieu qu’elle dirige : ses quatre expositions annuelles font une large place aux artistes montreuillois. La galerie municipale éphémère, rue Kléber, met quant à elle, chaque année, un espace à disposition de 11 projets locaux, individuels ou collectifs. Le « mur pignon » de la rue du Capitaine-Dreyfus permet à deux plasticiens par an d’afficher une œuvre pendant un semestre. Pour soutenir l’émergence, une résidence d’expérimentation est proposée au 116, rue de Paris, tandis que la bourse Tignous permet à un jeune Montreuillois d’exposer pour la première fois.
La politique en faveur des artistes passe aussi par l’urbanisme
En dehors du centre d’art, mais souvent en lien avec lui, les actions culturelles éducatives menées dans les établissements scolaires permettent aussi à la municipalité de faire travailler des artistes. Le partenariat entre les services de la Culture et de la Petite Enfance, qui associe création artistique et accueil des tout-petits, inspire également d’autres collectivités.
La politique en faveur des artistes passe aussi par l’urbanisme. « C’est systématique à Montreuil, résume Gaylord Le Chequer, premier adjoint au maire délégué à l’urbanisme. On pousse l’art sur tous les projets. » Charte de la construction durable, dispositif « Une construction, une œuvre », projets urbains : plusieurs outils sont mobilisés. « Partout où la ville est susceptible d’évoluer, lorsque d’anciennes usines se vendent ou que sont programmées des opérations de renouvellement urbain, nous essayons de favoriser l’activité artisanale et artistique », souligne Gaylord Le Chequer. La préemption permet notamment de conserver une vocation culturelle à une partie du patrimoine industriel, de façon transitoire, comme à l’usine Relma, ou définitive, comme dans l’ancienne usine AEIF, où emménagera la Maison populaire.
Parallèlement, la Ville intervient auprès des bailleurs, publics ou privés, pour qu’ils réservent des locaux aux artistes et artisans. Dans la ZAC Boissière – Acacia, Logirep a ainsi récemment réservé cinq ateliers en pied d’immeuble. Place Berthie-Albrecht, à La Noue, Est Ensemble Habitat mettra à disposition cet hiver huit nouveaux ateliers-logements. Dans un contexte où trouver un atelier accessible devient difficile, la maîtrise publique de locaux constitue ainsi l’un des leviers pour maintenir la création dans la ville.
Maguelonne Bonnaud
Ils témoignent...
Nelly Nahon, plasticienne, a contribué au Mois de la Petite Enfance
Ce qui est incroyable à Montreuil,c’est le champ des possibles. Cette ville ne cesse d’innover, notamment dans l’éducation artistique et culturelle.On arrive avec un projet et, s’il rencontre un intérêt, il se concrétise rapidement. Au Centre Tignous comme au service Petite Enfance, il y a une pensée en mouvement. Il y a un engagement politique de territoire pour faire accéder l’art au plus grand nombre, et pas au rabais.
Élodie Arroyo, photographe, mur pignon 2025
J’ai exposé à la Croix- de-Chavaux un portrait témoignage illustrant le harcèlement de rue. C’était très émouvant de voir cette photo de quatre mètres sur six d’une jeune femme qui dénonçait une agression surplomber une grande place publique. Elle-même est venue voir l’image et s’est sentie plus forte. L’image a été beaucoup relayée sur les réseaux sociaux, et des élus m’ont suivie. Avec les 1 500 € de dotation, j’ai pu rembourser une exposition autofinancée aux Rencontres d’Arles.
Raphaël Beaumont, plasticien, bourse Tignous 2025
Être lauréat de la bourse Tignous m’a permis d’exposer mon travail pour la première fois, pendant quatre semaines, dans des conditions idéales, en étant accompagné. Mes œuvres sont pour beaucoup très immersives, et je veux qu’elles soient« testées », par un public pas prévenu. Avec la bourse de 1 000 € pour l’achat de fournitures, j’ai été libre par la suite d’imaginer des créations plus ambitieuses. C’est précieux pour un étudiant comme moi, qui suis en 4e année des Arts décoratifs.
Nathalie Dieterlé, illustratrice jeunesse, fresque et expo à Tignous
Les responsables de la culture ont découvert mon travail en visitant mon atelier à Chapal. En 2023, j’ai réalisé une fresque devant la crèche municipale Emmi-Pikler, que la Ville m’a achetée. Ce mois-ci, le Centre Tignous m’a commandé une exposition de mes « animaux totems » en bois démontables, que j’ai adaptés
pour le Mois de la petite enfance. Ces projets financés par la Ville offrent de la visibilité et ouvrent de nouveaux horizons de création.
55 plasticiens dans l’ancienne usine Relma
Le 9 octobre en fin de journée, le 71-83, rue de Stalingrad sera en ébullition. Dans l’immense entrepôt de l’ancienne usine Relma (matériel de reliure, cuir et papier marbré), sous l’imposante charpente métallique tapissée de verrières, 55 artistes vont pour la première fois faire découvrir leurs lieux de travail au public dans le cadre des Portes ouvertes des ateliers d’artistes de Montreuil. Peintres, sculpteurs, designers… Rassemblés au sein du collectif Diamètre 15, ces créateurs de 25 à 60 ans bénéficient d’un bail d’occupation précaire de trois ans, le temps que soit précisé l’avenir de ces 3 000 m².
L’art contre la spéculation
« Au lieu de livrer ce site industriel à la spéculation immobilière, nous l’avons préempté et confié à l’Établissement public foncier d’Île-de-France (Epfif), qui achète des terrains ou des bâtiments pour le compte des collectivités en attendant leur reconversion », explique Gaylord Le Chequer, premier adjoint au maire délégué à l’urbanisme, qui compte bien sur le 83, rue de Stalingrad pour contribuer « au développement économique et culturel de ce quartier stratégique » situé entre la Croix-de-Chavaux et le carrefour des Rigollots, où pourrait voir le jour une station du prolongement de la ligne 1 du métro.
Comme elle l’avait déjà fait rue de Rosny, pour la tour Orion ou rue Beaumarchais, la municipalité a donc confié temporairement l’entrepôt aux artistes. Grand nettoyage, pose de cloisons en matériaux de récupération, construction de mezzanines, d’escaliers… Après des mois de travaux autogérés, chacun a pris possession de son espace. « Nous payons un loyer à l’Epfif, explique Camille Poulie, dessinateur de BD, qui s’est aménagé un bureau de
30 m² à l’étage. Mais c’est trois fois moins cher que les prix du marché en région parisienne ». Soit 8 à 9 € le mètre carré, quand les bailleurs privés exigent 20 à 25 €. Certes, le bâtiment est dans son jus, sans aucune isolation. « Mais où pourrais-je disposer de 45 m² pour 350 € ? souligne Lola Roiné, qui ne gagne pas sa vie avec ses sculptures de verre lumineuses. Même ceux d’entre nous qui sont le plus reconnus ont beaucoup de mal. » « Alors que la plupart des tiers-lieux de ce genre ferment, Montreuil parvient à conserver la scène émergente grâce à ce type d’écosystème protégé », se réjouit Aurélie Thuez, la directrice du Centre Tignous d’art contemporain.
Le 83, rue de Stalingrad doit aussi s’ouvrir régulièrement sur le quartier, avec des expositions et des cours d’arts plastiques. Première occasion de découvrir le lieu : les Portes ouvertes des ateliers d’artistes.
Maguelone Bonnaud
Portes ouvertes le 9 octobre, 18 h-21 h, le 10, 14 h-20 h, et le 11, 15 h-20 h, 83, rue Stalingrad, entrée libre.
POAA, mode d’emploi
Quand ? Du 9 au 11 octobre, vendredi, 18 h-21 h, samedi et dimanche, 11 h-20 h.
Où ? Dans 280 ateliers, et le QG est au Centre Tignous, 116, rue de Paris.
Comment s’informer ? Tous les ateliers sont recensés dans une brochure disponible dans les équipements publics et sur poaa.centretignousdartcontemporain.fr
Un bas-relief des Whittle dans la rue Douy-Delcupe
Tout est parti d’une visite technique. La Cogedim, maître d’œuvre du futur immeuble du 48, rue Douy-Delcupe, faisait un état des lieux chez les voisins avant de démarrer le chantier… et a débarqué par hasard chez les sculpteurs Frédérique et Rob Whittle. Au fond du fatras de machines et d’outils qui règne dans l’ancienne fabrique de carrosses, trônent des bas-reliefs : oiseaux batifolant dans les branches, panthère se désaltérant…
Coïncidence : la Cogedim doit intégrer une œuvre d’art à son immeuble en construction pour respecter la « charte municipale de la construction durable » qui impose à tout projet supérieur à dix logements de prévoir (et financer) une œuvre d’art. D’habitude, l’équipe du Centre Tignous propose un panel d’artistes aux promoteurs. Là, la Cogedim prend les devants : et si l’on mettait un bas-relief des voisins sculpteurs dans le hall d’entrée ? « C’est formidable pour nous d’être exposés dans notre ville », sourient Frédérique et Rob Whittle, couple franco-britannique qui habite et aime Montreuil depuis quarante ans. Leur « entente cordiale » a fini par payer : après trois décennies passées « à faire des jobs alimentaires » pour la publicité, la télé ou l’événementiel, ils vivent désormais de leurs bas-reliefs raffinés très demandés, qui décorent « en série limitée » les Thermes marins de Monaco, des boutiques Lanvin et autres yachts luxueux. « Mais nous maintenons des petites éditions pour rester accessibles », souligne l’extravagant Rob, qui a aussi dessiné la mangouste emblème du Rugby club montreuillois.
M.B.