Histoire

Montreuil, une ville au coeur du printemps 1936

Publié le 21 août 2026 | N°221

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Au début des années 1930, Montreuil est une ville qui travaille dur et mange peu. La crise de 1929 a traversé l’Atlantique sans perdre de temps: elle s’est installée dans les rues, dans les foyers, dans les ateliers de peausserie et de métallurgie qui font vivre la commune. Le chômage progresse. Les salaires stagnent. En 1937, plus de 4 000 Montreuillois sont sans emploi. Pour les autres, c’est dix heures par jour, six jours sur sept. Tomber malade peut suffire à tout perdre. La ville change, pourtant. Les ateliers se multiplient, une population ouvrière dense s’installe. Montreuil n’est plus tout à fait la campagne qu’elle était encore quelques années plus tôt. Un territoire en mouvement, sous tension. Et dans ce climat, la politique ne reste pas à distance.

UNE DRÔLE D’HISTOIRE BELGE

En 1934, un projet suffit à tout déclencher: ériger une statue au roi des Belges et, tant qu’on y est, débaptiser la place Jean-Jaurès. Ce qui ressemble à une querelle de bronze devient un révélateur. Autour de Daniel Renoult – journaliste, militant communiste, installé à Montreuil depuis 1928 –, communistes, socialistes, Ligue des droits de l’Homme et anciens combattants se retrouvent et oublient provisoirement leurs divisions. Ce moment agit comme un déclic. À Montreuil, l’idée d’une union des gauches cesse d’être un mot d’ordre abstrait. Elle devient une réponse concrète à la crise sociale et à la montée des extrêmes droites en Europe. Aux municipales de mai 1935, la liste communiste l’emporte avec 56 % des voix. Le basculement politique est net.

Quelques mois plus tard, le printemps 1936 déborde largement des urnes. La victoire du Front populaire aux législatives ouvre une attente immense dans le monde ouvrier. Les salariés ne veulent plus patienter. Ils veulent des augmentations de salaire, du repos, de la dignité. Les premières grèves éclatent après des sanctions prises contre des travailleurs qui ont débrayé le 1er mai, qui n’est pas encore férié. Très vite, le mouvement gagne les ateliers et les usines du Bas-Montreuil. La logique est simple: puisque la gauche a gagné, il faut que cela se voie. Les usines Sébin et Robergel et bien des ateliers sont occupés. Les travailleurs restent sur place, organisent la vie collective, tiennent. La municipalité les soutient: 50 000 repas distribués aux grévistes. Les effectifs de la CGT explosent à 14 000 adhérents. Les accords de Matignon signés le 7 juin 1936 entre le patronat et les syndicats, sous l’égide du gouvernement de Léon Blum, consacrent les conquêtes: semaine de 40 heures, deux semaines de congés payés, hausses de salaires. Pour des générations d’ouvriers qui n’avaient jamais vu la mer, c’est une révolution dans la vie ordinaire.

DES ATELIERS OCCUPÉS À LA SOLIDARITÉ INTERNATIONALE

Mais l’élan ne s’arrête pas aux portes des usines. Au même moment, un autre événement bouleverse les militants de gauche européens: en Espagne, le général Franco tente de renverser par la force le gouvernement républicain issu lui aussi d’une coalition de gauche, le Frente popular. Au 100, rue de Paris, un dépôt s’organise. On y apporte des vêtements, des vivres, des médicaments. Des camions et des ambulances quittent Montreuil, chargés de matériel destiné à l’Espagne républicaine. Certains vont plus loin. Soixante-seize Montreuillois s’engagent dans les Brigades internationales pour combattre les troupes franquistes, soutenues par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Des ateliers occupés aux convois de solidarité, c’est toute une ville qui s’inscrit dans un combat plus large: la défense des démocraties face au fascisme.