Oh là là quel festival !
À la fois audacieux avec beaucoup de jeunes talents, et prestigieux, avec la présence du cinéaste russe Andreï Zviaguintsev, le 14e Festival du film de Montreuil a rassemblé
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© Hervé Boutet
Oh là là ! » L’expression restera emblématique de la 14e édition du Festival du film de Montreuil. Elle a été répétée plusieurs fois par le réalisateur russe Andreï Zviaguintsev, se moquant gentiment des Français et de leurs états d’âme pendant qu’il donnait sa master class le 27 septembre. Avec son running gag, sa bonhomie, et surtout sa rétrospective intégrale projetée pendant le festival, l’invité d’honneur du Méliès, Grand prix du jury à Cannes pour le film Minotaure (qui représentera la France aux Oscars 2027) a marqué le millésime 2026.
La compétition réunissait 13 films projetés en avant-première, pour beaucoup des premiers ou deuxièmes longs-métrages de cinéastes encore peu connus. Une sélection qui a permis au public montreuillois de découvrir des films avant leur sortie en salles et d’échanger avec leurs équipes.
Propositions audacieuses
Les chiffres témoignent en tout cas d’un public au rendez-vous. « Onze des 13 films en compétition ont eu une note du public supérieure à 4 sur 5 », indique l’association Renc’art au Méliès, partenaire du cinéma, qui organise ce prix en faisant voter les spectateurs. Huit séances ont affiché complet et la fréquentation moyenne a atteint
230 spectateurs par séance, un niveau inédit dans l’histoire du festival, selon Élisa Germain-Thomas, en charge des publics. « Les spectateurs nous ont fait confiance en se déplaçant pour ces propositions audacieuses », souligne-t-elle.
Fidélité du public
Pour Stéphane Goudet, fier de « l’esprit festif et de la fidélité du public comme des professionnels », le festival est désormais « installé et reconnu, ce qui est une gageure dans une région où il est si difficile de faire exister un événement comme celui-là ». Un lundi après-midi, le 28 septembre, plus de 130 personnes sont venues découvrir Mauvaise étoile, de Lola Cambourieu, consacré à l’emprise au sein d’un couple. « Sans le festival, nous ne serions jamais allés voir des films comme Vesna, sur la guerre en Ukraine ou Le Corset, sur le handicap », raconte Luna, 21 ans, l’une des six jurés du pass Culture. Elle relève aussi que les trois garçons du jury ne seraient sans doute pas spontanément allés voir Mauvaise étoile ou Mémoire de fille de Judith Godrèche, qui abordent les violences sexistes et sexuelles.
Oh là là, quel festival !
Maguelone Bonnaud
LES PRIX 2026
La Gradiva doublement primée
Le premier film de Marine Atlan, sur les tourments adolescents, a reçu à la fois les faveurs du jury Renc’art au Méliès et celles du pass Culture. « La Gradiva aborde des sujets profonds comme la sexualité, l’exclusion, les inégalités, Parcoursup. C’est très concernant pour les jeunes et très attrayant sur la forme », justifie Luna, jurée Pass culture.
Coeur secret prix du public
Le documentaire du réalisateur montreuillois Tom Fontenille, ovationné lors de sa projection le vendredi soir, a obtenu la note de 4,77 sur 5. Coeur secret raconte la transition du père du réalisateur et le retour de la parole au sein de la famille. Le Corset de Louis Clichy arrivait juste après, avec 4,73.
Alexis Manenti : « L’Espèce explosive met en scène des rapports de domination sociale »
Coup double pour Alexis Manenti. L’acteur de 44 ans joue le rôle principal dans deux films en compétition : L’Espèce explosive, polar politique de Sarah Arnold (en salles le 7 octobre), et Du fioul dans les artères, drame romantique sur l’amour entre deux routiers, de Pierre Le Gall, qui sortira le 6 janvier.
Pourquoi aimez-vous ce film, L’espèce explosive ?
Il est libre, insolent, romantique, et politique. Il met en scène des rapports de domination sociale, et il traite de façon punchy et féministe les rapports hommes femmes.
On vous a rarement vu dans ce type de rôle...
Je ne suis pas coutumier des comédies, or L’Espèce explosive est un polar burlesque. Sarah Arnold m’a conduit dans des endroits où je n’étais jamais allé. Je danse, je pleure, je jouis… J’ai une palette de jeu plus large que d’habitude. Le gendarme que j’interprète est sensible et épris de justice. Le contre-pied du flic misogyne et macho que j’étais dans Les Misérables de Ladj Ly.
Vous jouez une scène où votre personnage et celui d’Ella Rumpf sont sous l’emprise de la drogue…
Cela s’est fait sans trucage (rires). On a passé plus d’une journée à la tourner et la retourner. Sous MDMA [ndlr, un psychotrope] tu as très chaud, puis très froid, tu as des hallucinations… Il fallait forcer le trait. On a eu des fous rires incontrôlables.
Quelle est la tirade que vous préférez ?
« Aimer, c’est résister et résister, c’est comme tenir la main de quelqu’un dans le noir ».
Quid du film Du Fioul dans les artères ?
C’est une grande histoire romantique, celle d’un routier solitaire qui traîne sur des parkings pour rencontrer des hommes. Un soir, une rencontre le bouleverse et il se met en quête de retrouver ce routier polonais…
C’est aussi un film social ?
Oui, qui parle de la condition des routiers. Et du temps que nous laisse cette société pour aimer les autres.
Propos recueillis par M.B.
Entretien avec Judith Godrèche « Je tenais à cette transmission féministe avec ma fille »
Seize ans après son premier film derrière la caméra (Toutes les filles pleurent), Judith Godrèche met en scène Mémoire de fille, le récit éponyme d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature. La réalisatrice a choisi sa fille Tess Barthélémy, 21 ans, pour incarner le personnage de la jeune Annie, qui avait 17 ans à l’été 1958, lorsqu’elle a été violée en colonie de vacances où elle était monitrice. La mère et la fille étaient au Méliès en clôture de la compétition du festival, lundi 28 septembre.
Pourquoi avoir adapté et joué le récit d’Annie Ernaux ?
Judith Godrèche : Parce que je trouve cette histoire, qui se passe il y a soixante-dix ans, universelle et très contemporaine. Et que ce sujet fondamental me tient à cœur.
Tess, pouvez-vous nous décrire votre personnage ?
Tess Barthélémy : Il y a l’Annie avant la colo, qui est confiante, ambitieuse, protégée par une mère féministe qui veut qu’elle fasse de grandes études. Et celle d’après, qui se désincarne, tente à tout prix de se fondre dans ce groupe de jeunes dont elle est exclue, devient boulimique, n’a plus ses règles, renonce à ses rêves d’avenir…
Est-ce une adaptation fidèle du récit ?
J.G. : J’ai tout gardé sauf le départ en Angleterre. Et j’ai ajouté des personnages queers et racisés parce que, même si je savais qu’Annie n’aime pas les anachronismes, il était impossible pour moi de tourner un film en 2024 qui ne représenterait pas la France telle qu’elle est.
Comment ont été traitées les scènes de viol ?
J.G. : Je voulais que l’on voie ce qu’Annie voit, que l’on ressente ce qu’elle ressent, cet état de dissociation, comment elle sort de son corps. Il était important que ces scènes soient dépourvues d’effet esthétisant. Il fallait aussi que l’on perçoive la domination de H, le moniteur chef qui abuse d’elle. Victor [ndlr, Bonnel le comédien] a beaucoup travaillé son personnage pour lui donner une présence physique écrasante. Les scènes ont été répétées avec une coordinatrice d’intimité, sans aucune marge de changement. Il était impératif que les acteurs et actrices sachent exactement ce qu’ils allaient jouer, et que soit respecté ce à quoi ils avaient consenti. Le Collectif féministe contre le viol nous a accompagnés pendant la préparation et sur le plateau.
Pourquoi avoir choisi votre fille dans le rôle d’Annie ?
J.G. : J’ai tout de suite pensé à elle lorsque j’ai commencé à réfléchir au scénario. Mais il fallait que ce choix soit validé. Les essais ont convaincu les partenaires… y compris Annie Ernaux, qui a visionné un essai sans savoir que c’était ma fille. Cela me plaisait cette transmission féministe de génération en génération avec ma fille.
Tess, avez-vous le sentiment de prolonger le combat de votre mère ?
T.B. : J’ai 21 ans. J’en avais 12 quand #MeToo est apparu. J’appartiens à une génération et un milieu de jeunes femmes qui sont toutes féministes. C’est mon combat comme celui de ma mère.
Propos recueillis par M.B.
Mémoire de fille, de Judith Godrèche, avec Tess Barthélémy, sortie le 29 septembre.