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Photojournalisme. « Comment peut-on faire société après un génocide ? »

Publié le 14 septembre 2026 | N°226

Avec son projet Ejo, la jeune Montreuilloise Paloma Laudet interroge à la fois les rescapés de la barbarie et les bourreaux de leurs familles, massacrées il y a plus de trente ans au Rwanda.

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jeunes rwandais prêts à sauter dans un lac depuis un arbre

Ces jeunes Rwandais se défient au plongeon dans le lac Kivu. Il y a trente ans, des milliers de cadavres y ont été jetés par les génocidaires.

© Paloma Laudet

Installée à la Boissière depuis trois ans, Paloma Laudet a grandi à Perpignan (Pyrénées-Orientales), où depuis 1989 se tient chaque année le festival du photojournalisme Visa pour l’image. Un événement qui a nourri son attrait pour l’actualité : « Très vite, j’ai essayé de comprendre le monde et voulu le raconter », explique la photographe de 26 ans. Après son bac, obtenu en 2018, Paloma part au Maroc, sac au dos, puis, au gré des rencontres, passe par le Bénin, le Togo et le Ghana. De retour en France, elle apprend à raconter une histoire en photos et arrive à Calais. « Ce ne sont pas forcément les campements de personnes migrantes qui m’intéressaient, mais plutôt comment les gens sont touchés à l’intérieur et autour d’une ville enfermée dans des grillages et des dispositifs anti-migrants. » Le début d’un premier travail au long cours, qui l’emmène à Ceuta et Melilla, les enclaves espagnoles hérissées de grilles et de barbelés en terre marocaine, et lui permet de voir un premier reportage publié dans Le Monde. 

« C’EST TRÈS PRÉSENT, MAIS ON N’EN PARLE JAMAIS » 

Depuis 2023, Paloma Laudet a entamé un autre travail. Plusieurs mois par an, elle se rend dans la région des Grands Lacs africains, un territoire déchiré depuis plus de trois décennies par des conflits. « C’est une région qui m’a toujours intriguée à cause du génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda, en 1994. Je suis frappée par un paradoxe : aujourd’hui dans chaque ville, il y a des mémoriaux du génocide, c’est très présent dans l’espace urbain, et pourtant les gens n’en parlent jamais. » La photojournaliste choisit d’orienter son travail comme un documentaire sur la société post-génocide. « Comment récrée-t-on une société après une telle tragédie ? » demande-telle. Ce projet s’intitule Ejo, un mot kinyarwandais qui signifie « hier et demain ». « Pour dire qu’on ne peut construire le futur sans le passé. » Ces dernières années, beaucoup de génocidaires sortent de prison, « mais comme ils n’ont pas d’autre attache, ils retournent dans les villes et les villages où ils ont vécu et croisent dans la rue les enfants de ceux qu’ils ont massacrés », explique la jeune femme. « Ce n’est pas facile, il faut trouver le ton juste. J’ai passé beaucoup de temps, avec les survivants comme avec les génocidaires, pour leur expliquer pourquoi je suis là et ce que je veux raconter de ce pays qui n’est pas le mien », explique-telle. Paloma Laudet a su créer un climat de confiance : « Des deux côtés, j’ai trouvé chez ces personnes une volonté de raconter ce qu’elles ont vécu et ce qu’elles vivent maintenant. Et aussi leurs interrogations, de part et d’autre, sur la société qui doit en sortir. » En images, la photographe traduit ce constat par des séries contrastées, entre les photos d’intérieurs très sombres et des paysages éclatant de lumière. Aujourd’hui, Paloma se montre confiante au sujet de la génération née après le génocide. Elle observe le dynamisme créatif des artistes, des plasticiens, des poètes du pays. Une volonté d’avancer, mais aussi un traumatisme collectif profond d’une barbarie qu’ils n’ont pourtant pas connue. « Tout le monde, au Rwanda, a une histoire personnelle avec le génocide. Mais ces jeunes évoquent aussi un énorme tabou. Ils me disent : “Je sais qu’il y a eu quelque chose mais je ne sais pas quoi exactement et mes parents ne veulent pas m’en parler.” » En guise de métaphore, elle évoque le lac Kivu : « Un endroit où il y a beaucoup de bleus dans la lumière, un lieu presque mystique, magnifique, apaisant… Pourtant, des milliers de corps y ont été jetés. »

Emmanuel Devaux